samedi 6 mai 2017

DEAN: Le prince du R&B 2.0

Alors que la K-pop ne cesse de puiser dans la pop, le rap et la musique américaine, les nouvelles générations se démarquent par des démarches artistiques singulières qui prouvent que l'industrie de la musique coréenne est également porteuse de nouveautés autant que de qualités. La nouvelle génération de musiciens et d'artistes nées dans les années 90 dominent aujourd'hui les charts coréennes. Il est donc normal qu'à l'aune de ses différentes composantes, l'une des nouvelles grandes figures du R&B mondial soit coréenne. Et ce visage du renouveau, c'est DEAN. Le R&B tel que nous le connaissons aujourd'hui s'est popularisé dans les années 90 et au début des années 2000 autant à travers des œuvres particulière qu'à travers la vulgarisation du genre par des Boys Band. Aujourd'hui c'est majoritairement l'apanage des artistes pop entre une ballade et un son EDM comme Ariana Grande, même s'il existe des artistes R&B comme Yuna qui ont un succès moindre. C'est également le cas en Corée du Sud. DEAN est donc à la fois dans une lignée coréenne et américaine, mais comme beaucoup d'artistes de sa génération, la culture d'internet a aboli ses frontières. DEAN est l'un des  membres éminents de la scène R&B coréenne, donc mondiale.


A l'origine Kwon Hyuk n'est pas issue d'une grande agence ni d'un quelconque programme d'idols comme c'est le cas pour beaucoup de chanteurs coréens, malgré son physique. Il raconte qu'il n'était pas vraiment passionné par la musique ou par quoique ce soit de particulier, jusqu'à ce qu'il découvre des musiciens américains au lycée. Il tombe alors dans la musique, et comprend que même s'il n'est pas doté d'une voix hors-norme ou de l'entrainement spartiate des wanna-be Idol, il pourrait s'adonner à sa passion en maîtrisant la technique. Il apprend en autodidacte en imitant les chanteurs US, ou en développant sa technique et ses connaissances sur internet. Fort de ses nouvelles capacités, il se lance dans des projets de hip-hop underground aux USA. Il pense que sa musique aura surtout du succès en Amérique du Nord. Mais après avoir produit des chansons et fait des collaborations, il comprend que l'industrie américaine n'est pas prête à accepter un coréen, peu importe ses qualités ou son travail. Il revient en Corée du Sud et tape dans l’œil des plus grandes agences en tant que producteur.

 En 2013 (à 21 ans), il produit les albums du groupe qui bat tous les records , EXO.   La même année, il produit également un autre boys band qui est lui aussi un phénomène, VIXX. Puis il va également travailler sur les albums d'autres stars/groupes dans différents genre comme John Park ou HISTORY. Il se fait une place dans l'industrie et surtout un nom. Alors qu'il n'a pas encore sortie de sons, Kwon Hyuk est déjà une valeur sure de l'industrie. 2015. Tout bascule le producteur, compositeur et parolier de talent s'avère être un chanteur.  Et un bon.


Le single n'est pas un carton, mais il montre clairement les ambitions du chanteur coréen. Il chante en anglais et fait un featuring avec un autre talent qui est dans le meme cas que lui aux USA, Eric Bellinger. Kwon Hyuk qui est désormais DEAN (en référence à James Dean) n'est pas intéressé par le public coréen, puisqu'il a passé a 2 ans à écrire et composer la musique qui intéresse justement ce public. Il est persuadé que son style et son esthétique ne sont pas pour le grand public coréen. Il persiste et signe avec son second single, Put My Hands On You. Cette fois, on apprend que DEAN n'est pas non plus dans les tendances coréennes, mais plus dans un mouvement global, plus dans le mouvement d'une génération. L'esthétique n'est pas sans rappelée celle des artistes underground des années 2010, entre chillwave, vaporwave, cloud rap, seapunk et "sad boy". Ces mouvements sont des esthétiques nées d'internet, il y a une musique, des vêtements, des codes qui régissent ces cultures alternatives qui se diffusent sur tumblr, instagram et youtube. DEAN s'inscrit dans cette vague car il travaille également son apparence pour suivre ces visions. D'ailleurs, il se place en pionnier coréen dans le genre "Soul-trap", qui est simplement la version contemporaine du R&B . Il est entre Usher et Yung Lean aussi bien dans sa musique que dans la forme qu'il lui donne. En ce sens, il va au-delà des tendances coréennes, ou du moins s'inscrit dans une vague avant-gardiste qui commence à dominer la scène rap et r&b mondiale aujourd'hui. Dans ce geste de pionnier, ils fondent avec d'autres membres de la scène underground coréenne, le collectif, Club Eskimo. Il contient plusieurs membres, dont des producteurs, des rappeurs, des DJ dont les deux membres les plus célèbres (en dehors de DEAN) sont Offonoff  et CRUSH. Meme si les membres sont coréens et vivent en Corée, le groupe fait souvent des concerts aux USA ou au Canada, là ou se situe son public, du moins celui qu'ils visent.



DEAN continue son travail de producteur de l'ombre jusqu'à l'album SEOULITE de Lee Hi. 2016. DEAN sort également son premier album qui résonne comme une bombe aussi bien dans la K-pop que dans le Hip-hop coréen. 130 Mood: TRBL (en référence à la voiture de James Dean) pousse la logique esthétique de son auteur à son paroxysme. L'album est conçu comme un film qui commencerait par la fin. DEAN sait que pour se différencier une belle voix ou un beau visage ne suffisent pas dans un pays qui en a des nouveaux chaque semaine, il tente de proposer une expérience à ses auditeurs. Alors qu'il est nourri par la musique, DEAN révèle que ses inspirations viennent du cinéma, et qu'il ne pense la musique qu'à travers des images et des scènes de cinéma. Le jeune homme qui maîtrise la technique peut se permettre une telle ambition pour son premier album puisque seul son imagination est sa limite dans un pays qui ne le connait pas encore.  DEAN va donc s'amuser à créer des morceaux complexes aussi bien musicalement que thématiquement et bien sur les accompagner d'une imagerie tout aussi soignée à travers des clips aussi fascinant que beaux.
L'histoire de l'album est celle d'un jeune homme qui rencontre une jeune femme avant de se lancer dans une vie de outlaw qui mènera à la perte de cette dernière. Ils racontent les différentes étapes de cette fuite amoureuse (un peu comme Roland Barthes des fois, mais avec de la musique). Il est donc normal que l'un des titres clés soit "Bonne & Clyde".



Dans l'album, Bonnie & Clyde est la 3ème chanson, celle qui annonce la fin du couple. DEAN offre un clip mystérieux ou il joue avec les fantasmes, la réalité, le désir. Bien sur, il assume les références, et le coté cryptique qu'il prend du coté de la Nouvelle Vague française. [Clip en VOSTFR]
Comme pour d'autres artistes de sa génération, le jeune coréen n'hésite pas à faire des citations ou des références cryptiques à des films d'auteurs, des peintres ou des écrivains. Le propre des mouvements qui sont nées sur internet à la fin des 2000s, c'est juste d'avoir aboli toute sorte de hiérarchisation dans la culture et l'art, on parle de Britney Spears comme on parlerait d'un film de John Waters, puisque tout est accessible, parlons de tout.

L'autre grande chanson et clip de l'album selon moi serait également What 2 Do.


Le clip refait clairement des scènes de "Love Letter" de Shunji Iwai, et la chanson porte justement sur le désarroi amoureux, la distance [VOSTFR]. C'est la chanson qui vient après "Bonnie & Clyde", c'est donc celle du doute avant la fin. L'art de DEAN est dans ce morceau ou tout est épuré, tout est cohérent. A l'instar, d'un film de Shunji Iwai. Les voix s'accordent et se ressemblent mais ne chantent pas la même chose, pas de la même manière. En Corée du Sud, la chanson marque par la prononciation très travaillée de certaines expressions qui donnent un surplus poétique que n'a pas manqué de noter le public coréen. DEAN travaille sur les détails, les ambiances, les formes. Après tout, il n'a pas de problème avec le reste.

Mais la chanson qui le fait connaitre auprès du grand public coréen et qui lui fait conquérir aussi bien le cœur des jeunes que les hautes places des charts, c'est D(Half Moon).

Entre la douce mélodie, la production chirurgicale et la voix claire du bonhomme qui déclame son errance amoureuse, il fait la différence. Encore une fois, DEAN brille par sa logique conceptuelle et son sens des formes. Le D, n'est que la moitié d'un rond qui serait leur amour, la lune. La chanson oscille entre la ballade et le R&B, avec des parties chantées, des parties presque parlées et du rap. Le génie de DEAN réside dans la maîtrise qu'il applique à créer une symbiose, un voyage à travers ces différents éléments. Les cover pleuvent sur youtube et les autres stars aussi bien de ballade/folk coréenne que de la pop n'hésite pas à reprendre le morceau. C'est la consécration.


Il enchaîne les featuring, collaborations et productions durant l'année 2016. Il aide une nouvelle venue à se faire un nom, Heize. Il collabore avec la superstar issue d'un des plus célèbres Girls Band, Taeyeon. Il produit et aide son ami ZICO, sur le grand retour de son groupe, BLOCK B. A la Kcon de Los Angeles, il y a même une vidéo de remerciements de stars de K-pop, alors que le grand public ne connait son visage que depuis 6 mois à peine.  DEAN est au sommet en Corée du Sud, et le revendique à travers le morceau d'ego trip, Bermuda Triangle avec ses comparses, CRUSH et ZICO. Une sorte de triangle du succès, ou tout ce qu'ils touchent devient de l'or. Les trois jeunes hommes nées dans les années 90 se rendent compte qu'ils dominent l'industrie musicale par leur production et leur musique, dans la pur tradition urbaine, ils le revendiquent fièrement.

Aujourd'hui DEAN continue ses productions et ses collaborations en Corée. Mais il a surtout repris son rêve américain en donnant des concerts à travers les grandes villes américaines et au Canada. Il n'appartient toujours pas à une grande agence coréenne et organise des tournées underground alors même que sa musique résonne dans les tètes des jeunes coréens. Il s'épanouit en live, et tente de partager sa musique directement, le live est important dans la K-pop car il donne à ressentir l'émotion véritable et surtout il dévoile les capacités réelles (la Corée du Sud est compétitive jusque dans les émissions de musique, surtout dans les émissions de musique), le live fait et défait les carrières. Il continue ses expérimentations et sa musique dans son coin, tout en assumant le rôle d'icone qu'il a obtenu, notamment dans une campagne de pub avec Bae Doona. Son dernier single en date est Limbo dont il dit avoir conçu en s'inspirant de Inception. En deux chansons, il continue d'explorer le trouble amoureux, cette fois à travers la mémoire et les impressions.


DEAN s'est imposé en moins en 3 ans comme le futur de la musique coréenne. A l'instar de G-Dragon, son gout pour la mode et pour l'art le pousse à donner un coté cryptique et brumeux à ces œuvres qui remportent néanmoins un succès populaire. Son rôle dans l'industrie  et sa place dans la K-pop, le rendent incontournable en Corée du Sud, même s'il peine à s'imposer aux USA. En attendant un éventuel succès en Occident, l'artiste coréen s'applique à créer une musique soignée et cohérente pour son plaisir, et le notre.

Bonus: l'interview flirt entre DEAN et la jeune star taïwanaise, Nana Ouyang.






mercredi 15 mars 2017

Du Shoegaze japonais.

Le shoegaze c'est un peu comme s'endormir la fenêtre ouverte dans un train durant une lourde journée d'été pour certain, ou somnoler dans la salle froide d'une clinique pendant une IRM pour d'autres. Le shoegaze c'est un mur du son (un bruit constant) et un chant ou des chœurs clairs/distants/éthérés, on y vise l'osmose. L'expérience est sensitive, abstraite, voire chamanique ou transcendantale. A l'origine, il y a un mouvement musical venu du Royaume-Unis, entre dream pop, gothique/post-punk, twee, et psyché. Un ensemble de groupe émerge à travers le label Creation Records de Alan Mcgee. Les plus connus sont Slowdive, My Bloody Valentine et Ride. Le mouvement prend de l'ampleur et des groupes des USA y souscrivent, il y en a même des traces en France. Le shoegaze a la particularité d’être une expérience esthétique "écrasante" donc introspective. Cette particularité vient de ses membres créateurs, des étudiants en littérature, art, musique qui consommaient des drogues douces et des psychotropes un peu comme dans les années 60 (ce n'est pas pour rien que la vague apparaît durant le Second Summer of Love). L'abstraction du shoegaze tente de retranscrire des expériences quotidiennes à travers le mystère d'un bruit constant, celui des pensées, de la ville, du vent, de la vie. Un peu comme dans la peinture de Turner ou la poésie de Thoreau, le shoegaze produit un son flou qui mettrait en évidence un sublime de l'expérience quotidienne. Cette écoute de soi et du monde, tout comme le lâcher prise face aux mystères des sentiments prosaiques résonneront fortement au pays du Yugen et du mono no aware. Au début des années 90, les japonais aussi ont commencé à regarder leurs chaussures pour appuyer sur les pédales qui exprimeraient les tréfonds d'un quotidien illusoire.

Les différentes facettes du mouvement japanoise à la fin des années 90 font qu'il existe des proto-groupes de shoegaze, plus exactement des proto-sons qui viendraient de groupe comme Zeni Geva ou de Keiji Haino. Mais pour ma part, la véritable expérience du shoegaze japonais commence avec Coaltar of The Deepers. Le groupe de Nackie (Nobuki Narasaki) s'inscrit dans le mouvement malgré ses digressions et ses expérimentations, le groupe a toujours revendiqué son origine shoegaze.

 
Le groupe suit le mouvement des groupes anglais et s'empare de la mélancolie urbaine, des dérives d'une jeunesse coincée dans l’onirisme de la routine. Mais contrairement aux groupes anglais, ils opèrent à faire muter le genre, comme beaucoup de mouvements occidentaux qui arrivent au Japon. Ils peuvent y ajouter une énergie plus punk voire métal.



 L'autre grand groupe qui marque le shoegaze japonais des débuts, c'est SUPERCAR. Le groupe de Koji Nakamura et Miki Furakawa tout droit venu de Aomori va marquer la musique alternative japonaise. SUPERCAR s’approprie le shoegaze et le pousse dans le cotonneux, le sucré, le plus lisse. Alors que COTD tentait d'injecter une énergie punk dans le mouvement, une sorte d'énergie plus sombre, SUPERCAR va prendre une autre voie, celle qui consiste à partir dans un doux flou, une mélodie flottante semblable à celle d'un vol spatial. Un autre groupe accompagne le mouvement, il est beaucoup moins connu, mais tout aussi intéressant, LUMINOUS ORANGE. Ce dernier semble continuer le geste de My Bloody Valentine. Concernant, SUPERCAR, Le son du groupe va rentrer dans l'imaginaire d'une génération qui ne s'en remettra jamais.




 Avec:
 
ou:


   

Puis le genre a muté ou du moins s'est greffé au courant du rock alternatif japonais dans les années 2000. SUPERCAR se sépare mais les deux membres éminemment du groupe, Koji et Miki vont suivre des carrières solo (avant de reformer le groupe LAMA en 2011). COTD ne sépare pas, mais son leader Nackie va explorer différentes voies et va aider des projets , faire de la musique de films ou même signer des opening d'anime géniaux. Beaucoup de groupes revendiquaient l'influence ou proposaient des chansons shoegaze. Il y a par exemple le groupe qui a marqué les années 2000, Asian Kung-Fu Generation (si ce n'est LE GROUPE des années 2000 au Japon) qui oscille entre garage, rock indé, shoegaze et pop punk (meme si la principale influence est Number Girl, groupe dont je parlerais forcément un jour). Ou Plastic Tree, groupe mutant entre Visual Kei, shoegaze et pop rock. L'esthétique shoegaze aussi bien celle de la musique/clip que de ceux qui l'a font a aussi marqué le Japon. Les clips semblables aux séquences hallucinés de Pique-nique à Hanging Rock, les espaces vides ou épurés, ou les projections de motifs/couleurs/images 8mm sont aujourd'hui récurrentes dans le rock alternatif japonais. Le son du shoegaze s'est également transformé pour devenir une sorte de rêverie lente dont seuls des groupes avec un fort "univers" ont pu se démarquer.

Par exemple Marching Band de AKFG (avec un très beau clip):


ou Plastic Tree (avec son leader Ryutaro Arimura esspèce de Thom Yorke japonais qui ne vieillit pas):


Mais les deux voies offertes par les groupes initiateurs du mouvement ou du moins, étendard, vont révéler des disciples vers la fin des années 2000. Les jeunes gens qui écoutaient cette musique à la fin des années 90 sont enfin en age de se faire entendre, et ils vont utiliser "le mur du son" pour cela. Dans le même temps un autre groupe qui n'était connu que des observateurs pointilleux se fait une place sur la scène internationale, Boris. Le groupe qui était largement connu dans la scène underground japonaise se fait un nom en participant à la musique du film de Jim Jarmusch, Limits of Control. Les disciples du mouvement et Boris (qui est bien trop éclectique pour être un simple groupe de shoegaze) vont être le moteur du revival shoegaze qui touche le Japon depuis les années 2010.

On peut compter parmi les disciples de groupes comme Lemon's Chair qui revient à l'origine contemplative et introspective du mouvement:


Ling Tosite Sigure qui un peu comme Boris est très éclectique et assez inclassable:


Plastic Girl in The Closet qui surfe aujourd'hui  sur l'héritage twee et propret du mouvement:


The Novembers, groupe d’esthètes qui s'assument aujourd'hui et sont présents dans le monde la mode japonais:


Ou Mass of The Fermenting Dregs qui est un groupe fondé sur des figures féminines (qui sont très présentes dans le genre au Japon):



Il en existe encore tant le mouvement a déchaîné les passions, néanmoins très peu sortent de l'underground ou survivent dans le système japonais. La persistance du mouvement au Japon est telle qu'en 2013 sort le Yellow Loveless qui annonce le revival du genre qui n'a jamais vraiment disparu dans contrées nippones. Le concept est simple, des groupes étendards de la scène shoegaze japonaise reprennent des chansons de l'album éponyme de 1991 pour accompagner la sortie du dernier album de My Bloody Valentine ( des groupes comme Boris ou le groupe féminin de grunge Shonen Knife) .



Couverture de l'album, Yellow Lovelesse (2013)// Couverture de l'album Loveless (1991)

Bien plus qu'un simple hommage, le Japon se place comme une terre de shoegaze sur la carte de la musique mondiale voire le dernier bastion du genre. Dès lors, le revival shoegaze (qui n'est pas le seul revival qui touche la musique alternative japonaise des années 2010) prend de l'ampleur. Bien sur ce n'est plus la même énergie qu'il y a 20 ans, le genre a évolué à travers les ajouts des groupes divers et des mouvements esthétiques qui ont marqué le début de siècle. Il reste quand même dans ces groupes une base commune, une volonté de se perdre dans les sons et les rythmes, dans une poésie abstraite ou les mots résonnent autant que les distorsions. Meme si le revival bat toujours son plein depuis 2012, quelques groupes se sont démarqués.

Heavenstamp qui est influencé par le rock anglais contemporain en général aussi bien le shoegaze que par The Libertines ou la Britpop des 90s par exemple [d'ailleurs pas mal de groupes que j'ai cité enregistrent en Angleterre/Europe ou fréquentent des producteurs anglais/occidentaux] :


Itsue avec la voix envoûtante de sa chanteuse Mizuki, qui travaille un geste romantique un peu comme des Naomi Kawase du shoegaze:


Haruka To Miyuki qui comme son nom l'indique est constitué de deux jeunes femmes, Haruka et Miyuki. Elles explorent des sonorités plus pop à travers des récits de mélancolie et de solitude urbaine:


Et puis il y a mes favoris, Kinoko Teikoku. Le groupe se perd et se retrouve à travers des sons qui sont ouvertement pop et d'autres très rigoureux et mystérieux.


Il existe facilement une vingtaine de groupes qui sont aussi intéressants voire plus. Et même une frange de la musique indé/alternative japonaise inclassable qui sait autant faire de la pop "easy-listening" qu'une musique beaucoup plus complexe (dont du shoegaze des fois), comme Shinsei Kamattechan, 0.8 syooogeki,   RADWIMPS ou Galileo Galilei. Meme si j'ai beaucoup écouté ces groupes, ils n'ont pas vraiment ponctué mon voyage dans le shoegaze japonais et ils sont bien trop éparpillés. Il existe également un mouvement de groupes de filles comme SHISHAMO, Tricot ou récemment Comezik, voire Wakusei Abnormal qui s'étalent sur différents genres ou empruntent des sonorités ici et là, selon les chansons et les albums. Il y a toujours cette mutation dans la musique "pop" japonaise qui va jusqu'à affecter des mouvements aussi installés que le shoegaze. C'est ce type d'incident que mon voyage dans la musique nippone me pousse à chercher, le shoegaze n'étant qu'une voie d'accès parmi des dizaines. Et pour en finir sur le mouvement, le shoegaze au Japon, c'est un peu comme une brise de fin d'été qui revient avec plus ou moins d'intensité, plus ou moins de fraîcheur, mais c'est toujours bon de la retrouver.


mardi 7 mars 2017

I-dolls Part II: Les reines excentriques de la pop nippone.

La culture pop japonaise regorge de figures féminines mythiques que ce soit dans le cinéma, le manga, et bien sur, la musique. Cette dernière est également touchée par la transversalité des univers et esthétiques nippons qui passent d'un art à l'autre, d'un médium à l'autre. Il existe donc des figures de la musique pop japonaise qui sont à la croisée des influences des mouvements aussi bien de leur temps que d'une sorte de tradition excentrique.

Dans mon voyage, la plus vieille incarnation de la reine excentrique et celle qui a le plus influencé la pop nippone, c'est Jun Togawa. Depuis la fin des années 70, elle secoue la pop à travers ses différents groupes, collaborations et albums. Elle revendique des influences occidentales aussi bien qu'une culture pop (voire Otaku) des différentes décennies qu'elle a traversé. En Occident, ce serait un mélange entre Kate Bush, Debbie Harry et Siouxsie Sioux. Dans les différents groupes dont elle a fait partie, les deux plus célèbres sont Yapoos et GUERNICA. Jun Togawa fait le pont entre la pop, la musique expérimentale et électronique (notamment avec Yoshihide Otomo ou Susumu Hirasawa) , le rock et même le disco. C'est une touche à tout, une figure de l'underground nippon qui n'a pas de frontières. Jun Togawa à l'image des héroïnes de manga ou de cinéma a embrassé l'esthétique des époques qu'elle a traversé toujours de manière pertinente et décalée.

Son classique Virgin Blues:



Chanson énigmatique sur la perte de la virginité à travers des symboles qui rendent le tout assez fascinant, elle joue sur l'évocation du sang comme un liquide (l'alcool), une couleur (celle du drapeau), un bruit (celui des pas des militaires...). Jun Togawa s'affirme dans un mouvement punk, donc dans une moindre mesure, critique voire politique.

Dans Barbara Sexeroid (avec le groupe Yapoos), elle imagine la vie mélancolique d'un androïde qui serait destiné au sexe. Blade Runner qui sort un an avant la sortie de la chanson (1983 pour le premier album de Yapoos) est clairement l'influence, le mot "replicant" est d'ailleurs présent.

Jun Togawa c'est ça:


1984







1989

et aussi ça:

Jun Togawa et Nobuyoshi Araki


. Dans la periode 80s/90s, il y a également Akina Nakamori. Contrairement à Jun Togawa, c'est une véritable Idol dans les règles de l'art, elle chante pour les fêtes et événements, elle est la fille des plateaux télé et des reprises, des chansons de films ou d'anime. Son physique et sa voix grave font qu'elle peut passer de jeune femme modèle à femme fatale en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Ces deux éléments expliquent aussi sont succès à l'internationale. Elle a aussi joué avec les modes et les styles des époques, jusqu'à aujourd'hui. 
Shojo A est son second single, celui qui la révéla en Asie, et qui l'accompagne toujours. Une chanson simple qui raconte le trouble d'une jeune fille de 17 ans qu'on ne remarque pas, une fille anonyme, Shojo A. Nakamori fait le reste.

Puis la jeune fille qui n'est plus anonyme, laisse place à une femme qui chante sa passion brulante:

Elle pousse le jeu avec sa plastique et sa féminité exacerbée jusqu'à en épouser une certaine excentricité en vieillissant:

Akina Nakamori était aussi une figure de la jeune femme japonaise moderne dont le style et la plastique ont inspiré les mangaka de l'époque (notamment Izumi Matsumoto).







A la fin des années 90, des nouvelles reines excentriques prennent la relève. Elles s'opposent dans leur style mais sont en fait une vision complémentaire de ce nouveau millénaire. La première est la désillusion, la mélancolie, l'énergie chaotique, j'ai nommé Shiina Ringo. La seconde est électrique, futuriste, pop et harmonieuse, j'ai nommé Utada Hikaru.

Shiina Ringo n'a pas vraiment d'équivalent dans la période en Occident (quand j'y pense...), on pourrait néanmoins l'associer à une sorte de figure rock entre PJ Harvey et Courtney Love, à ses débuts. Shiina Ringo est un personnage qui semble avoir digéré le Japon que décrit Ryu Murakami et une culture rock occidentale, elle est cet espèce d'ange déchu (elle a même subi une opération dans sa jeunesse à cause d'une malformation qui lui ont laissé des cicatrices semblables à des ailes dans le dos...) qui vient révéler les travers et la tristesse de la modernité japonaise à travers une écriture intime. La jeune femme ne semble parler que d'elle, mais c'est tout une génération qu'elle dépeint depuis sa ville de Fukuoka. A l'instar du groupe dont elle est fan absolue, Number Girl, Shiina Ringo explore sans filtre les désillusions de la fin du siècle et surtout accompagne le chaos du prochain.
Alors âgée d'à peine  19 ans, la jeune femme déclare son amour pour le quartier des plaisirs et s'auto-proclame reine de Kabukicho dans son premier album Muzai Moratorium. Elle devient instantanément la nouvelle reine excentrique de la pop:

Elle persiste et signe l’année suivante (2000) avec son album Shouso Strip  qui est l'album étendard de son univers et son esthétique. On passe de la  jeune fille fleur bleue à la femme désabusée. A l'image de la chanson Tsumi To Batsu (Crime & Châtiment), une ballade entre sexe et solitude.

Comme pour les figures précédentes, Shiina Ringo va aussi marquer la pop culture japonaise par sa plastique et son esthétique inspirées de divers mouvements underground. Elle inspire autant les groupes de rock/métal tel que Maximum The Hormone que les auteurs de Gainax ou bien meme le cinéaste Shunji Iwai. En 2004, elle est également fondatrice d'un groupe jazz, Tokyo Jihen.

Shiina Ringo de 98 à nos jours:



Shiina Ringo par Araki en 98











Utada Hikaru s'adressait à un autre public. Celui qui a la tete dans les étoiles et dont le futur est plein de promesses, ceux qui passent leur temps à regarder des anime et jouer aux jeux vidéo. Utada Hiraku s'affirme donc comme la reine des otaku pop. Si Shiina Ringo était la reine de Kabukicho, Utada Hikaru serait la reine de Akihabara. Mais comme je l'ai dit précédemment , les deux figures se complètement et brassent l'ensemble de la jeunesse japonaise dans leur mouvement. Les jeunes désabusés, et les jeunes rêveurs. Utada Hikaru ou Hikki pour les fans, débute en 98 comme Shiina Ringo. Alors que cette dernière dépeint le blues du nouveau millénaire avec des guitares stridentes et une écriture à la Murakami, Hikki propose du R&B langoureux (en même temps, Hikki est une "fille de", contrairement à Shiina Ringo, elle n'a pas à s'imposer ni rien à prouver). Le ton est donné, on se sent bien chez Hikki, on cherche du réconfort. Son premier album solo est l'album le plus vendu de tout les temps au Japon, First Love. Mais l'image mythique et excentrique de Hikki vient avec la rencontre de Kazuaki Kiriya (oui, le réalisateur derrière Casshern ou Goemon qui a fait de l'expérimentation numérique sa marque de fabrique) qui fut son compagnon. Il façonne l'image futuriste et onirique que Utada Hikaru porte jusqu'à aujourd'hui auprès du grand public à travers des clips expérimentaux.
On peut noter le légendaire Hikari que Chantal Akerman devait apprécier. Hikki fait simplement la vaisselle en chantant pendant 4min:

ou le clip mutant Passion, Kazuaki Kiriya passe de l'animation aux CGI puis à des décors en dur, l'univers de Hikki est virtuelle, virtualité ou se réfugie ses fans dans un monde beaucoup trop sombre pour eux:

C'est justement sa présence virtuelle dans le jeu vidéo Kingdom Hearts (création de Tetsuya Nomura, oui encore lui !), jeu ou les univers de Final Fantasy se mêlent à ceux de Disney, que Hikki touchera le cœur d'une génération au-delà des frontières nippones. Elle signe la chanson qui introduit la première cinématique du jeu, aussi bien dans l'épisode 1 (Simple & Clean) que dans l'épisode 2. Je préfère l'épisode 2:

Utada Hikaru s'impose ainsi dans la pop culture mondiale. Son monde futuriste excentrique nourrit l'imaginaire d'une génération qui refuse la noirceur du réel, alors que les fans de Shiina Ringo l'explorent. Aujourd’hui  l'influence de Utada Hikaru se ressent chez les nouvelles idol comme Ayami Muto ou Eir Aoi. Bien sur, il y en avait d'autres comme Ayumi Hamasaki ou Tomoko Kawase. Mais les deux reines excentriques qui ont marqué les années 2000 sont bien ces deux femmes. Elles vont même jusqu'à finalement se compléter dans le dernier album de Utada Hikaru, avec un clip ou elles se confondent;

Utada Hikaru & Shiina Ringo

Dans la même période je me suis intéressé à une autre Idol dont l'existence est minuscule à l'aune des deux figures précédentes. Mais elle est d'autant plus fascinante car elle annonçait en quelque  sorte les mini-Idol/bloggueuses dont seuls les otaku hardcore connaissent  l'existence en écumant les salles de Akihabara, cette femme c'est Haruko Momoi. Halko est une seiyu (une doubleuse dans les anime) et une chanteuse, mais son existence sur la scène nippone consiste à 60% à reprendre des chansons d'anime, un peu comme Shokotan aujourd'hui (Shoko Nakagawa). Elle est le symptôme de l'idolisation insidieuse qui frappera le Japon avec l'arrivée de AKB48. C'est d'ailleurs une de ses chansons qui est la chanson "hantée" de Suicide Club de Sono Sion, Mail Me.

Chose étrange, Halko semblait deja trop agée à l'époque pour camper ce genre de personnage et pourtant, elle s'affiche en cosplay en tout genre dans des concerts et des expos durant les années 2000, comme si elle vivait en dehors du monde. Halko vit le fantasme de ses fans. C'est une éternelle seifuku girl, une éternelle magical girl, une éternelle héroïne des anime dont elle est la voix. Elle préfigure les idol des années 2010 qui sont partout, car elles se sont greffées dans l'imaginaire de leur fan. Il y a quand même quelque chose de très mélancolique chez Haruko Momoi.

Les années 2010 se construisent dans l'exagération, et la transcendance des figures des années 2000. Pour ma part, il y a 3 ou 4 figures. Ma préféré est celle de  Seiko Oomori. La jeune femme a su se distinguer par ses textes crues dans une ambiance pop et kawaii. Elles parlent de sexe, de désir, du regard des hommes et de l'aliénation,la pression du système (machiste) japonais. Elle dénonce la condition féminine au Japon sur un ton sucré et joyeux. C'est la descendante directe de Shiina Ringo, elle est seule avec sa guitare. C'est elle contre le monde. C'est son monde. Elle déverse une énergie punk dans un univers rose bonbon. Toute sa discographie suit ce mouvement, entre folk satirique et rock cathartique. Un peu comme BiS.
La chanson Magic Mirror (de son avant dernier album TOKYO BLACK HOLE) est un très bon exemple de l'esprit Oomoriesque et le clip également:

Le refrain serait un manifeste de sa démarche artistique:
"Mon rêve est de rassembler tous les morceaux d'une vie déchirée et maladroite que vous avez jeté, et d'en faire un miroir géant. Ensuite je vous montrerai, le monde merveilleux que vous avez crée."

Cette douce subversion est présente dès ses débuts:

Comme beaucoup d'artistes de sa génération, Seiko Oomori n'en reste pas à la musique. Elle fait des live comme des performances ou des happenings dans les rues de Tokyo. Elle construit ses décors, et des œuvres plastiques. Elle est également au cœur de la scène underground tokyoïte avec des collaborations et des featuring de tous les cotés. Elle est également à l'origine d'un film qui est constitué de ses clips, Wonderful World End.


La couverture de l'album Shouso Strip de Shiina Ringo (2000) // La couverture de l'album Mahou ga tsukaenai nara shinitai de Seiko Oomori (2013)

Dans un mouvement beaucoup plus noise, beaucoup plus brut et proche de Jun Togawa, il y a Mariko Goto. C'est une boule d'énergie pure qui diffuse le chaos dans un geste jubilatoire et jazz. Chanteuse du groupe Midori, la jeune femme se fait un nom dans la scène underground par son jusqu’au-boutisme qui résulte autant d'une expression artistique sincère que des problèmes mentaux qu'elle subit. C'est une figure incontrôlable, entre la sueur et le sang.


Elle quitte le groupe Midori pour des raisons que la raison ignore et se lance une carrière solo. Insaisissable, elle s'adonne aussi à jouer chez un cinéaste qui l'est tout autant Hiroshi Ishikawa, en campant son propre personnage dans l'excellent Petal Dance.


Mariko Goto dans Petal Dance

Mariko Goto est une force.

Une force en péril.

Elle a un peu disparu de la circulation, les fans s'inquiètent. Personne ne sait ou est Mariko Goto. Personne ne sait ce qu'est Mariko Goto. Malheureusement.


Mariko Goto & Seiko Oomori

Bien sur l'une des figures est l'inénarrable Kyary Pamyu Pamyu. Son univers faussement kawaii et sa plongée dans l’aliénation d'une génération donne le vertige. Néanmoins, la jeune femme oscille entre l'idol parfaite et un espèce de monstre mystérieux qui fascine au point que les médias nippons se demandent si son tour de poitrine ne serait pas le même que celui de la gravure Idol (modèle érotique) Dan Mitsu. Kyary est un peu l'expression des paradoxes de son temps. Figure fashion qui se moque de la mode, poupée virginale qui ne cesse de jouer avec les symboles dans ses apparitions. Mais elle laisse doucement la place au nouveau phénomène, celui de Kuromiya Rei. La jeune fille d'à peine 16 ans a déjà une carrière de modèle dans un type de photographie qui est totalement interdit dans nos contrés pour les mineures...Elle a quand même su jouer de cette image pour commencer une nouvelle carrière dans la musique avec le soutien de URBANGARDE, ou encore de Seiko Oomori, tout en continuant l'OVNI qu'est LadyBaby. Comme les femmes qui l'ont précédé, elle s'empare de cette hargne propre aux femmes japonaises (surtout qu'elle a subi les affres de cette société très jeune...) pour l'infuser dans sa musique et son imagerie. Il en résulte une énergie punk qui semble autant exprimer un désespoir contemporain que la perte de repères à l'aune d'une virtualité omniprésente.

Bref, de Jun Togawa à Kuromiya Rei, les reines excentriques de la J-pop continuent de se passer le flambeau, avec brio. En 40 ans, elles ont façonné la pop culture japonaise,mondiale,avec le succès grandissant de nouvelles figures et la mythification des anciennes, les reines excentriques ont encore de beaux jours devant elles.


Cependant, les femmes excentriques, les idols ne sont pas exclusives au Japon. Un pays voisin à aussi inonder la pop culture asiatique de ses figures, et domine aujourd'hui la pop mondiale. Bientôt la partie III, au pays du matin calme.

dimanche 26 février 2017

Bangtan Sonyeondan ou Bildungsmusik.

*les clips ont tous des sous-titres anglais.

BTS,  littéralement "les boy scouts pare-balles" est le groupe masculin de K-pop qui a su s'imposer dans la 3ème générations de la vague hallyu. Pour les amateurs de K-pop, il était impossible de passer à coté de leur mini-album "The Most Beautiful Moment in Life part.1" il y a 2 ans. Ce mini-album cristallise l'essence du groupe et sa dualité comme les deux singles (et donc clips) qui en ont découlé. Alors qu'ils étaient un groupe de garçons parmi une dizaine comme sait en produire l'industrie de la musique coréenne, les garçons se sont toujours démarqués par le paradoxe de l'existence même du groupe entre une volonté artistique, esthétique forte et les impératifs commerciaux inhérents à la K-pop.  Aujourd'hui le groupe prend tranquillement la place d’héritiers du phénomène de la 2nde génération, BIGBANG (qui n'est plus en activité, les membres accomplissent leur service militaire...). BTS est donc un groupe complexe qui a su jouer de ce paradoxe pour briller très rapidement dans une industrie qui évolue extrêmement vite, mais surtout pour proposer des œuvres cohérentes qui vont beaucoup plus loin que le tout venant de la K-pop. Ce-ci expliquerait cela.

A l'origine, BTS est un groupe fondé autour de Rap Monster, J-Hope et Iron après des auditions d'une agence peu connue dans la K-pop, Big Hit. Autour des années 2010, l'agence parvient à saisir des talents underground dans les villes de province pour finalement créer un groupe. BTS existe avec RapMonster et Iron, les jeunes rappeurs sont déjà en activités et produisent de la musique. Mais le groupe tel qu'on le connait ne prend forme qu'en 2012.  Sept garçons, Jungkook (Maknae = plus jeune membre du groupe), Jimin, J-Hope, Suga, Jin, V et RapMonster. Iron quitte le groupe avant les débuts. Big Hit Enternainement n'est pas une agence géante comme c'est le cas de YG (BIGBANG, 2NE1 ou PSY) ou S.M ( Shinwa, SES, EXO, SNSD), les jeunes hommes jouissent donc d'une liberté de création qui façonne leur identité musicale et esthétique. Contrairement à d'autres, les jeunes hommes ont déjà des noms ou de l'expérience dans l'underground (Suga qui vient de Daegu était connu dans la scène rap underground), ils sont donc conscients de "s’être fait acheter". Ils vont donc tenter de s'affirmer comme des artistes à travers le système de l'industrie musicale coréenne, sans faire de concessions dans les thèmes ou les sujets qui leur sont chers. C'est ainsi que BTS entreprend un cheminement artistique qui évoque le Bildungsroman. Ils veulent s'affirmer en tant que groupe, qu'artistes et hommes dans la société coréenne. Ce parcours se dessine d'album en album, de manière volontaire ou hasardeuse, et nous raconte comment sept garçons dans le vent se sont imposés dans une industrie qui après les avoir ignoré tente de les rejeter.

2013. Pour fasciner et exister dès leur début, les garçons qui ont la liberté d'écrire, de composer et de produire leur musique (même s'ils sont toujours plus ou moins chapeautés par des musiciens, producteurs et directeurs artistiques de l'agence) vont directement s'adresser à la jeunesse dans son ensemble, et non pas aux jeunes filles ce qui est pourtant la démarche usuelle pour rentrer dans l'industrie. Mais également aux parents de cette jeunesse. Ils le font à travers une chanson subversive à l'aune de la pop coréenne, No More Dream.



Les garçons sont agressifs, fougueux, insolents, ils en veulent. L'esthétique du clip fait écho à celle du rap américain qui était en plein dans la vulgarisation du mouvement "trap". Ils utilisent cette imagerie pour exprimer une idée de la rébellion et pour faire passer leur message. Il existe une scène rap underground et/ou "gangsta" en Corée du Sud, mais elle n'a pas de telles moyens à l'époque (c'est d'ailleurs l'une des causes de l'existence du groupe...). Le maknae, Jungkook à 15 ans à l'époque. Ils font partie de cette génération qui n'a pas connu le chaos des années 90 en Corée du Sud et la violence des années 80, ils voient donc la société coréenne comme un espace étouffant qui  empêche de rêver et fait s'écrouler les ambitions sous la violence symbolique "d'une vie normale", un peu comme la Corée du cinéaste Yeon Sang-ho. Les paroles montrent qu'ils prennent à revers leur statut naissant d'idol pour justement en rejeter les poncifs, La première phrase de la chanson est significative:
"I wanna big house, big cars & big rings, But 사실은 I dun have any big dreams"

Alors qu'ils sont les rêves vivants des jeunes coréens, BTS renvoie cet image à la jeunesse et lui demande ce qu'elle veut vraiment, et de ne pas se perdre dans les mensonges de la société. C'est osé pour un groupe sortie de nulle part, qui a des impératifs commerciaux, c'est ainsi que la relation entre BTS, le public et les médias coréens va entrer dans une valse d'amour-haine. Cet volonté de briser les codes évoque une influence du groupe, Seo Taiji.


Seo Taiji est une figure mythique de la pop coréenne. A la fin des années 80, il est le fondateur de Seo Taiji and Boys, un groupe qui fait autant de la pop que du métal et qui compte dans ses membres Yang Hyun-suk qui sera le futur fondateur de LA plus grande agence de K-pop, YG. Seo Taiji est également porteur de cette dualité entre pop et subversion. Il dénonce les problèmes et les angoisses de la jeunesse à travers une musique qui s'écoute facilement, et s'attire les foudres des médias dans les années 90. Son style, ses paroles, son attitude creusent le fossé entre les générations. BTS est donc une sorte d'émanation contemporaine de ce que fut Seo Taiji pour les années 90, et ils le revendiquent. L'une des grandes préoccupations de Seo Taiji était l'école coréenne/l'éducation qu'il critiquait ouvertement. BTS fera de même dans le single "N.O" qui introduit leur premier mini-album, le bien nommé "O!RUL8, 2?" (Oh, Are you late too ?).





Les garçons sont toujours dans la fougue, et dans l'agressivité de la jeunesse. Ils dessinent également leur portrait en filigrane, eux qui ont décidé de ne pas aller à l'université, et de pas suivre "le rêve des autres". Tout comme Seo Taiji, ils critiquent ouvertement le système coréen voire son élite à travers le leitmotiv:

"좋은 집 (좋은 집)

좋은 차 (좋은 차)

그런 게 행복일 수 있을까? (있을까)

In Seoul (In Seoul)

To the SKY (to the SKY),

부모님은 정말 행복해질까? (해질까)"


trad: Belle maison. Belle voiture ?

Cela voudrait t-il dire bonheur ?

De Séoul jusqu'au ciel. Les parents seraient-ils heureux ?
Le mot "SKY" joue avec l’acronyme S.K.Y qui désigne les 3 grandes universités de Séoul.
Les paroles sont véhémentes et à charge, le groupe commence à se faire une place mais ils restent ignorer par l'industrie,  parce que trop libres, et trop jeunes pour cette liberté. Ils ne manqueront pas de rendre hommage à Seo Taiji, l'année dernière (2016) lors de leur consécration en reprenant une chanson de la légende qui aborde le même thème.

2014. Le groupe qui veut se démarquer par la qualité de ses productions et leur stakhanovisme sort deux albums. Encore une fois, les deux albums représentent la dualité du groupe. Le premier SKOOL LUV AFFAIR s’inscrit dans un geste de K-pop normal, les garçons chantent ENFIN sur les filles dans leur single. Dans ce mini-album ils content des romances lycéennes, qu'ils ne connaissent pas. Leur principal influence vient du cinéma, des drama, de la littérature et des manga (surtout des deux derniers). Dans leur démarche particulière BTS n'écrit donc pas une chanson d'amour comme les autres, il l'écrit selon son point de vue, celui d'un groupe de garçon enfermé dans les studio et les salles de répèt. Ainsi, Ils parlent de Date et d'une romance qu'ils ne peuvent pas connaitre dans Just One Day. La chanson met en exergue une liberté amoureuse des garçons de leur age qu'ils ont décidé de ne pas avoir pour se consacrer à leur art. La chanson ne parle que de cela "et si..;", "si seulement", "je voudrais"... Ils quittent le rap engagé et véhément pour du R&B délicat.


Cet assagissement et cette sobriété qui épouse le manque réel de la vie de ces jeunes hommes marque le début d'une transformation. Bien sur, le groupe fait un carton maintenant qu'il fait "comme les autres", en mieux. Cependant, en terme de popularite ils sont loin de leur rival, EXO, qui travaille la "fin'amor" depuis leur début. La politique laisse place à l'amour, l'amour aux doutes. La découverte du sexe opposé n'est pas seulement un objet de rêverie douce dans la discographie du groupe, c'est aussi un objet de passion, donc de souffrance et de violence.

La passion qu'est l'amour est également une métaphore de la passion pour la musique. Les garçons jouent souvent sur les deux tableaux pour garder une écriture intime qui selon eux seraient plus authentiques et produiraient une meilleure musique. Je rappelle que contrairement à une bonne partie des groupes, ils ont la possibilité de composer, produire et écrire leur chanson. Cette passion brute, hors des sentiers du système de la K-pop se voit dans leur premier album (entier, et pas mini)  Dark & Wild. Ils se laissent aller à des moments de rap sans filtre pop, aussi bien dans l'ego-trip que dans une poésie du quotidien. BTS embrasse ses deux faces, et les fans également. Ils répondent à Just One Day avec une chanson qui serait bien plus proche de leur vision urbaine et prosaïque de l'amour...Danger.



2015. Leur premier album laissait paraître une sensibilité pour un lyrisme qui serait presque antithétique au rap, mais que la Corée a su intégrer à sa culture hip-hop. Le système coréen n'a jamais accepté la violence frontale du rap, comme ce fut le cas en France ou des rappeurs peuvent provoquer, choquer, dégoûter avec des textes toujours plus transgressifs. Ce n'est pas que cette scène n'existe pas en Corée du Sud, c'est que pendant longtemps elle ne fut pas médiatisé. Les jeunes de BTS en sont conscients et partent donc dans une autre direction, celle de Epik High ou de G-Dragon, celle d'une musique introspective. Les garçons veulent parler d'eux, du monde mais doivent le faire avec subtilité et poésie pour ne pas "disparaître", et surtout pour offrir une musique de qualité.
Les garçons reviennent avec un nouvel mini-album, The Most Beautiful Moment in Life pt.1. Ils l'introduisent avec un le clip du single "I Need U". Meme si la chanson est moyenne pour BTS (car elle est moins écrite que d'habitude pour s'accorder avec leur nouvelle esthétique, sobre), les garçons jouent tout sur le clip qui sera salué jusqu'aux USA. Le visuel prend désormais une très grande importance chez BTS, meme si c'était déjà le cas avant, ils voient désormais l'expression visuel (clip, vêtements, cheveux, teaser...) comme complémentaire à leur musique, et pas simplement illustrative. Le tout accompagnerait une expérience introspective à travers les médias et les sensations. Ils épousent une esthétique "mono no aware" pour conter ce qui rétrospectivement étaient les derniers jours de leur vie de "garçons". Ils ne s’arrêtent pas là, maintenant qu'ils sont sur la pente ascendante, et qu'ils ont toujours l'insolence qui les caractérise, ils se permettent de lancer des piques. Ils attaquent autant des rappeurs underground qui se moquaient d'eux à leur début que des groupes rivaux qui ne comprennent pas leur succès ou les pontes de l'industrie qui continuent à les ignorer (par exemple, le groupe doit partager sa performance aux MAMA 2014 [équivalent plus prestigieux des MTV Awards en Asie ] avec Block B, comme s'il n'était pas assez "bon" pour le solo. Les deux groupes ne manqueront de prendre leur revanche sur l'industrie à travers leur musique). BTS revendique son authenticité et son travail qui  s'avèrent  finalement payant à travers le festif et egotripesque DOPE:

Ces changements dans la vision de BTS ne viennent pas simplement de leur démarche artistique. Durant l'été 2014, ils ont tourné une émission entre téléréalité et documentaire, BTS American Hustle Life. Cette émission montrait leur voyage aux USA, ou ils devaient se confronter aux origines de la musique qu'ils aiment. Ainsi, ils ont pris des cours de chants, de danses etc...avec des artistes afro-américains. En trouvant les origines et le contexte de leur musique, ils se sont finalement trouvés. C'est ce que montre en filigrane cette émission qui n'est pas particulière à BTS. D'autres groupes, notamment de filles, tournent des émissions similaires à l'étranger, mais la dimensions fan service est beaucoup plus présente. Un autre élément montre que le groupe s'émancipe enfin, la sortie de la mixtape du leader du groupe Rap Monster. C'est l'ultime preuve de la liberté singulière du groupe et d'une certaine cohérence. La mixtape simplement nommé RM, précède le mouvement introspectif du groupe. Le jeune rappeur se livre à travers ses titres à la manière d'un Eminem ou plus proche de lui, d'un G-Dragon, qui semble être l'influence.

Bref, le groupe qui profite d'un buzz grâce à "I Need U" peut se permettre de construire une histoire au-delà des chansons. Dans la continuité esthétique de "I Need U", il proposent un espèce de court-métrage contemplatif qui contient des bribes des nouvelles chansons, et surtout apporte une perspective inattendue au clip précédent. Les fans deviennent fou, les théories fusent. Une version avec un plan montrant l'un des membres du groupe tenir une photo ou il n'est plus disparaît (peut-etre trop évident...ou trop glauque pour le public moyen ?). L'histoire serait en fait, celle du suicide d'un des membres du groupe, une autre version dit que c'est l'histoire d'un meurtre...


Les garçons sont conscients de leur statut désormais. Ils assument leur place dans l'industrie, ce sont toujours des outsiders, mais avec une voix qui compte. Ils bercent les fans par un univers doux mais inquiétant. Ils proposent un dernier MV pour conclure l'année qui les a révélé au monde, Run. Le clip confirme le sentiment que tente de faire passer le groupe, les garçons ont toujours parlé d'eux. Ce n'est pas la mort qu'il fuit, mais l'enfance. Ils veulent échapper à cette période de doutes et d'anxiété. Les images parlent et montrent la disparition de ce moment. Les garçons de Bangtan disent adieux à la vie de garçon.


2016. Ils concluent cette période avec la sortie de l'album "The Most Beautiful Moment in life: Young Forever". Les performances de rap, laissent place à un soin pour des ballades d'une douceur mélancolique. L'album est teinté de nostalgie mais annonce un nouveau départ. Ils célèbrent leur succès à travers FIRE, et sont comparés à un groupe légendaire de la première génération, SHINHWA. Ils se projettent doucement dans un futur encore plein de promesses, tout en réfléchissant sur ce qu'ils sont dans Young Forever. Le clip les fait évoluer dans un labyrinthe qui serait la représentation du chaos émotionnel duquel ils doivent s'échapper en tant qu'artistes, que stars et surtout que jeunes hommes. BTS se met à nue, c'est l'apogée de leur esthétique sobre et "mono no aware".

Les jeunes hommes tentent encore de conter leur histoire par l'image. Cette fois, c'est par 7 court-métrages qui correspondent à 7 sujets fondamentaux pour les jeunes hommes. Ils expérimentent encore une fois un nouveau concept dans la K-pop, après leur court-métrage. L'album sera constitué majoritairement d'une chanson par membre avec son propre style. Les jeunes hommes se construisent désormais loin de l'innocence et la naïveté des débuts. Ils doivent voler de leur propres ailes, le concept et l'album sont ainsi baptisés, WINGS.
Les 7 vidéos:

-BEGIN
-LIE
-STIGMA
-FIRST LOVE
-REFLECTION
-MAMA
-AWAKE

Les jeunes hommes ont acquis un fort bagage culturel à travers leur voyage et leur lecture, et se permettent maintenant de faire écho à l'art contemporain ou à un symbolisme occidental . Ils veulent s'inscrire à leur manière dans une tradition artistique qui dépasse la K-pop à travers des gestes esthétiques forts que l'industrie sous-estime, un peu comme Kanye West ou encore une fois G-Dragon. Cette nouvelle démarche s'exprime à travers un clip qui sonne comme un manifeste pour les jeunes hommes. "Blood, Sweat & Tears". La rupture avec le mouvement précédent est évidente, ce sont plus des adolescents, ce sont désormais des hommes.


Les jeunes hommes deviennent mature dans leur paroles. Ils parlent explicitement de  sexualité et de l'érotisme inhérent à leur image en mettant ce désir en perspective dans une représentation baroque. Ils continuent à parler de leur passion avec la musique qui comme avec les femmes passent par le sang, la sueur et les larmes. BTS entreprend un geste baudelairien en explorant la découverte du mal qui accompagne la vie des jeunes hommes.

Ce mal, l'un des membres l'avait déjà exprimé. Suga, un autre rappeur de BTS a sorti une mixtape en Aout 2016, sous le pseudo de August D. Il revenait sur les affronts qu'avaient subi le groupe mais également sur ses problèmes mentaux (tabou dans l'industrie qui a secoué la K-pop a plusieurs reprises durant l'année). Il prend à revers l'image qu'il a dans le groupe pour se purger de la bienséance des idol, les garçons connaissent le succès mais n'ont pas oublié. Son rap est agressif, violent et très véhément, un peu comme celui des rappeurs underground qui connaissent un succès cette année là, et dont Suga faisait partie à ses débuts.


BTS atteint la consécration en remportant plusieurs prix dans les différentes cérémonies et award show de fin d'année. Le groupe est désormais au sommet de la K-pop, meme les rivaux de EXO s'inclinent. Le succès public n'est toujours pas digéré par l'industrie. En effet, à la sortie des "Blood, Sweat & Tears", les chaines de télévisions censurent le groupe ou les music show changent un peu leur règle. Les institutions comprennent que ce n'est pas une coïncidence si les jeunes hommes de Bangtan sont finalement consacrés,  à l'heure ou les Coréens descendent dans la rue pour lutter contre les dites "institutions".

2017. Les jeunes hommes font un retour fracassant. Youtube bug et reboot les vues de leur clip "Sping Day", qui atteignaient des millions de vues en quelques heures. Tout le monde le sait, après BIGBANG, le nouveau phénomène n'est pas celui qu'on croyait. BTS impose sa marque. Les garçons reprennent les élans lyriques de l'album précédent mais ne sont plus dans la nostalgie.  Ils font ouvertement référence à The Ones Who Walk Away from Omelas peut-être pour évoquer leur place dans l'industrie ou leur jeunesse. Alors qu'on croyait les considérations politiques et la hargne des gamins dépassés, c'est en connaissance de cause qu'ils appellent aujourd'hui au changement. Après tout, les fans officiels de BTS sont appelés ARMY. Les plateformes de streaming changent leur règles à la sortie des nouveaux singles, mais n’empêchent pas le  Ultimate "All Kill"(situation ou le single d'un artiste se retrouve #1 des 7 principales plateformes de streaming coréen, le cas exceptionnel de BTS fait que ce n'est pas le simple single qui occupait les charts, mais les 11 chansons de l'album.). Malgré leur statut de "outsiders", les jeunes hommes ne pensent pas s’arrêter là, en tout cas, not today.


Et aussi j'aime bien les covers du groupe par Skyswirl.








vendredi 24 février 2017

Visual Kei et dérivés: Confession des masques

De prime abord, le Visual Kei c'est un rock sirupeux fait par une bande de types qui ressemblent à des filles qui semblent habillées comme des garçons ou l'inverse. Inquiétante étrangeté. Mais c'est un petit peu plus complexe que ça. En fait, c'est surtout le résultat inopiné de divers influences. Le Visual Kei et les styles dérivées sont un mélange de plusieurs choses: attitudes tirées du Hagakure, Théâtre Kabuki, Glam Rock, Post-punk, Littérature gothique, Imaginaire du Heavy Metal et du Black Metal,  Folkore Japonais (aussi bien les contes que les légendes urbaines) et une Europe du 18-19ème siècle fantasmée (surtout La France et l'Allemagne). On pourrait caricaturer en disant que l'influence occidentale explique la musique et les vêtements, et l'influence japonaise la structure du mouvement (l'absence de femmes, les paroles, l'attitude...). Mais c'est toujours plus complexe, et les ponts qu'a crée le VK entre les cultures et les images ne permettent plus de dissocier les cultures.  Le Visual Kei propose une expérience ou l'esthétique est prédominante. Le sens importe peu, il est surtout question de sensations, voire de simples impressions. Littéralement Visual Kei signifie "style visuel".

Je suis le mouvement depuis plus d'une dizaine d'années, j'ai grandi avec. Ca commence avec les openings d'anime puis on y prend gout. Bref, contrairement à mon expérience avec le monde des idol, j'ai eu la diligence d'écouter les groupes dans l'ordre chronologique avant de choisir mes groupes ou périodes préférées. Aujourd'hui, je ne suis plus que deux groupes. Peu importe, à l'origine, il y a X-Japan:

X-Japan est le groupe visual originel. Ils ont imposé l'exubérance et le romantisme exacerbé qui sera la base du mouvement. Leur succès est tel qu'ils sont connus à travers l'Asie puis le monde. Un peu comme Gun'N'Roses, ils ont un succès populaire à travers des ballades et des slows mais gardent quand même une image "agressive", et délétère. Ils fondent la première génération du Visual Kei, mais portent toujours la singularité des pionniers. Ils sont tellement étrange qu'ils font appel à un maître en la matière pour réaliser un de leur projet. David Lynch réalise un clip (qui n'a jamais été diffusée) pour le groupe et une publicité:

Deux autres groupes marquent la première génération. Luna Sea et Buck-Tick. Le premier est dans le sillage de X-Japan avec un gout pour l'onirisme et l'harmonie beaucoup plus marquée. Comme X-Japan ils oscillent entre une mélancolie proche de la scène Batcave et des morceaux plus sirupeux qui évoquent Scorpion. Le second m'a vraiment intéressé et j'y replonge souvent.

Buck-Tick offre l'autre facette du Visual Kei, la facette dominante. L'onirisme coloré, laisse place à une introspection baroque qui fait écho à Bauhaus ou The Sisters of Mercy. Le caractère androgyne qui sera l'étendard du mouvement prend forme et l'esthétique cauchemardesque aussi. Buck-Tick ouvre les années 90 à la seconde génération avec un single bien nommé "Aku no Hana" (Les fleurs du Mal).

Il y a deux groupes qui ont marqué la seconde génération dans mon cheminement. D'abord, il y a Malice Mizer. C'est le descendant direct de X-Japan et Luna Sea. Ils vont épouser le romantisme de ces groupes, et retourner aux origines de ce dernier. Leur gout pour l'Europe définit leur musique et leur style. Ils s'habillent comme l'aristocratie du XVIIIème siècle, font des clips qui s'inspirent du gothique anglais et du romantisme puis de expressionnisme allemand, et des shooting pour les magazines avec des tenues militaires de l'ère Showa. Malice Mizer ancre également le style androgyne comme une norme du Visual Kei. Mana, le leader cristallise les thèmes et les obsessions du mouvement, on ne peut d'ailleurs pas discerner si c'est un homme ou une femme.  Malice Mizer va explorer les extrêmes des esthétiques qu'il convoque jusqu'à en épouser le kitsch ou le mauvais gout. Ils vont jusqu'à l'Ero-guro ou au Kinbaku, ce qui popularise un sous-genre, Angura Kei. Le groupe va également révéler Gackt, qui est aujourd'hui une icone rock  à l'aura vampirique.
Gackt simulant un hara-kiri en tenue militaire.

Kozi qui semble sortir d'une planche de Maruo.

Mana en mode Kinbaku

Malice Mizer reste le modèle de subversion esthétique que beaucoup de nouveaux groupes rêvent d’être. Il suffit de voir les groupes actuels pour constater que la figure de Mana reste un horizon indépassable, souvent imitée...bêtement imitée. Et celui-ci est d'ailleurs à la tete d'un autre groupe, Moi Dix Mois, est une sorte d'ego-trip ou Mana explore les facettes de son monde de princesse des ténèbres. Comme si Danny Elfman et Goblin faisaient la musique d'une adaptation de Lewis Caroll par Pierre et Gilles, c'est pas forcément une bonne idée. Bref, pour en finir avec Malice Mizer, ils ont également fait un film qui est une somme de clips. Je crois qu'on y raconte la mort d'une jeune femme dans un manoir puis il y a des histoires de vampires et de fantômes. Malice Mizer a influencé l'ensemble de la pop culture japonaise voire de la pop culture mondiale car le style singulier du groupe n'a pas laissé d'autres créateurs indifférents. Tetsuya Nomura a la vingtaine dans les années 90, A l'instar du groupe dont il est fan, et surtout de son chanteur Gackt, il marque la décennie de son style particulier dans le légendaire Final Fantasy VII. Alors qu'une autre star du Jeu Vidéo, Hideo Kojima, révèle son gout pour la pop culture occidentale et Joy Division, Tetsuya Nomura va accompagner cet onirisme du chaos qui est propre au Japon et va le transmettre dans ces jeux. Le personnage de Sephiroth semble sortir d'un clip de Malice Mizer, et son design fait écho à des tenues du groupe en live. D'ailleurs la fameuse scène ou il descend du ciel qui revient souvent dans l'imagerie propre à FF VII pourrait être inspirée par ce live:


Tetsuya Nomura rend hommage à Gackt en modélisant un personnage à partir de son visage, Génésis, l'antagoniste de Final Fantasy VII: Crisis Core. Le personnage porte également le caractère mélancolique et baroque de l'original. Génésis est à l'origine des événements de FF VII, la boucle est encore une fois, bouclée.

L'autre groupe mythique de la seconde génération est Kuroyume. Ils rompent avec la grandiloquence du mouvement pour mettre en évidence l'érotisme et un spleen désabusé des années 90. C'est un peu la réponse Visual Kei au grunge ou à la britpop. Il y a quand même quelque liens entre Kuroyume et Buck-Tick, comme le gout pour une étrange sobriété, pour une épure dans leur geste aussi bien musicale que visuel. Kuroyume n'est pas à l'opposé de Malice Mizer mais un fossé sépare les deux groupes. Kuroyume est ancrée dans la réalité japonaise, et en propose une vision éthérée voire évanescente. Le groupe repose sur le charisme de son chanteur, Kiyoharu. Ce dernier est une entité lascive qui peut faire penser à Iggy Pop dans une moindre mesure. Le groupe met en scène une espèce de relation homoérotique entre Kiyoharu et le bassiste HITOKI (idée qui sera reprise par les groupes de la 3ème génération qui pousseront alors le fan service très loin dans ce genre de représentation qui évoque le Shudo...).Meme s'il y a peut-etre une véritable relation entre les deux hommes, Kuroyume pose les bases en ce sens du Visual Kei contemporain. Leur influence est telle qu'un album cover en hommage au groupe sort en 2011, FUCK THE BORDERLINE, on y compte aussi bien des grands groupes de la 3ème génération (The Gazette, SID...) que des groupes de rocks "conventionnels" célèbres au Japon (Plastic Tree, Abingdon Boys School...). Kuroyume à la particularité d’être autant un groupe de rock indé/métal qu'un groupe de Visual Kei, et cela à tous les niveaux. Ils préfigurent Dir En Grey.
Kuroyume c'est ça:


Mais également ça:


Certes, il y avait Glay, l'Arc-en-Ciel, et puis les artistes solos. Mais ils ne m'ont pas spécialement marqué. Kuroyume se séparent, ils forment SADS, puis ils font un comeback en 2014. Le groupe a popularisé une version urbaine du Visual Kei, moins fantaisiste. Ils ont aussi abordé des thèmes plus prosaiques, la drogue, la solitude, la désillusion...Des thèmes plus contemporains. Le groupe ne vendait pas un spleen fabuleux, mais catalysait les maux de leur temps. Le Visual Kei a le vent en poupe à la fin des années 90 et au début des années 2000. Gackt et Hyde (leader du groupe l'Arc-en Ciel) sont à l'affiche d'un film sur mesure, Moon Child de Takahisa Zeze.


Le film est un objet bizarre qui évoque Matrix, Blade, Entretien avec un vampire et Dead or Alive II. On suit une romance vampirique entre deux hommes (de l'enfance à la mort) qui dirigent un empire mafieux mais qui se retrouvent ennemis à cause de leur condition vampirique. Fan Serivce à foison, expérimentation numérique et j'en passe, Moon Child reste un objet intriguant. Le cinéma sert de pont entre la 2nd et la 3ème génération. Du moins, les groupes qui l'expriment le mieux sont liés au cinéma pour ma part. Dir En Grey et The Gazette.

Dir En Grey est un condensé du chaos inhérent au mouvement. Alors que les autres groupes exploraient des tendances ou tentaient de voguer dans un onirisme divertissant, Dir En Grey embrasse l'enfer. Le groupe veut exprimer les travers et les malaises profonds de la société japonaise, de l'avortement aux hikkikomori en passant par les tueurs en séries. L'esthétique infernale caractérise le groupe. Un peu comme dans le film de Nakagawa, le groupe ne cesse de donner des visions différentes de l'enfer sur terre. Ils s'inspirent également du renouveau du cinéma d'horreur japonais dans le V-cinéma, pas vraiment de la J-horror, mais plus de Guinea Pig, d'un courant plus extrême. Ou bien des films de Miike ou Hisayasu Sato. Ils travaillent un gout pour le lugubre, le glauque et le morbide ne laissant très peu de places à l'érotisme ou à la rêverie.En 2003, ils sortent un clip mythique, Obscure. La légende dit que  Takashi Miike est l'homme derrière le clip.


Au-delà du grotesque et de l'horreur le groupe se place sur l’échiquier politique à l'instar des groupes de Angura Kei, c'est une chanson anti-avortement. Ce sous-genre est réputé pour contenir des groupes réactionnaires ou anti-occident. Dir En Grey joue avec ce flou qui lui permet de justifier ses outrances. Meme si le groupe est aujourd'hui chez Sony, la forte direction artistique et politique qu'impose le leader Kyo, laisse planer le doute. Ainsi l'esthétique de Dir En Grey n'est pas innocente comme c'est le cas pour les générations précédentes, le groupe inscrit son style dans une vision très contemporaine du Japon. Il est une voix de la souffrance moderne et le revendique aujourd’hui plus que jamais. Leur musique est donc plus agressive, plus proche du hardcore ou du métal que des mélodies sucrées d'il y a 20 ans.



J'ai beaucoup écouté Dir En Grey (l'album Uroboros est un monument du VK), néanmoins le groupe qui exprime le mieux le VK contemporain et la 3ème génération est The Gazette. Le groupe fait l'exploit d'allier la fantaisie des débuts dans des proportions raisonnables tout en jouant sur le raffinement qu'avait apporté Kuroyume (qui est leur principal influence). Ils explorent différents styles sans en montrer l'absurdité ou tomber dans le kitsch. Comme pour Dir En Grey, le groupe est porté sur une description cathartique du malaise de la société japonaise, Modern Life is Rubbish comme diraient les anglais. The Gazette jouent avec les influences dans des gestes maniéristes captivants. Et contrairement à Dir en Grey, ils assument l'androgynie intrinsèque au VK et surtout l'érotisme dérangeant.

Ils tentent l'esthétique J-horror et Cyberpunk en vogue à leur début (ils intègrent même le cri de Kayako en filigrane) :


Puis vont revenir au romantisme sombre en signant une chanson pour le film APT du coréen Ahn Byeong-ki:


Faire une performance mythique pour conter l'histoire du meurtre et des souffrances de Junko Furuta avec leur chanson Taion:


Et surtout retourner au glam:


The Gazette est le groupe qui sait le mieux jongler avec l’éclectisme du mouvement. Ils apportent leur touche en ajoutant la musique électronique ou en introduisant le rap dans le Visual Kei. The Gazette s'avère être encore aujourd'hui, 15 ans après leur début, le meilleur groupe de sa génération voir l"un des meilleurs du mouvement. La longévité du groupe n'est pas un hasard, elle correspond également au début de l’intérêt des occidentaux grâce à internet à ce mouvement. Le Visual Kei est donc assez fédérateur dans le sens ou il propose des expériences purement esthétiques dont l’accessibilité est universel. Meme si les groupes ont cherché du sens, comme Dir En Grey à travers des prises de positions ou meme The Gazette qui a fait des chansons pour un Japon "pacifique", l'onirisme ou le chaos symbolique ne quitte jamais vraiment le mouvement, il s'ancre juste dans un zeitgeist qui n'est pas très joyeux. Les groupes de la 4ème génération peine à percer puisque les gyaru (groupies) se désintéressent vite des groupes qui n'ont qu'un succès temporaire sur Internet.

Mais le VK n'est pas mort. Un groupe a attiré mon attention malgré tout. AvelCain est un groupe des années 2010, qui m'a intrigué avec un court-métrage/clip estampillé J-horror. Le leader du groupe, Karma se met souvent en scène avec des poupées. Le groupe quitte également les zones urbaines ou le gothique occidental pour réinvestir le folklore japonais en allant dans les forets ou justement en mettant en avant les poupées japonaises (qui portent toute une mythologie). Le renouveau du VK serait ironiquement, "un retour au source", alors que le mouvement a toujours brouillé les pistes. En attendant une nouvelle génération...