mercredi 21 février 2018

Kuromiya Rei : Millennial Actress

Le Japon contemporain a toujours composé avec un trouble. Dans le monde la culture et du divertissement, il existe des lignes floues entre les actrices, les modèles, les chanteuses, les mannequins et aujourd'hui les "influenceuses". Une actrice devient chanteuse du jour au lendemain, une chanteuse devient model. Ce chaos est exacerbé par une industrie du divertissement qui regroupe l'ensemble des ces corps sous l'égide des Idols. Les idols seraient a priori capable de tout faire, ou du moins de tout faire dans les limites de l'industrie du divertissement nippon. Derrière cette appellation, il existe des sous-catégories qui viseraient différents publics. Le grand public (Idol), le public adolescent/adulte (Gravure Idol) et le public adulte (AV Idol). Ces trois catégories correspondraient à différents publics et on pourrait penser que les dites Idol suivraient les même règles que le marché qu'elles visent. C'est là que le trouble japonais se manifeste et rend extrêmement poreuses les limites entre la photographie érotique (Gravure Idol) et le modeling (Idol). Car les Gravure Idol ne sont pas nécessairement des femmes, mais parfois de très jeunes adolescentes. C'est le cas de Kuromiya Rei.




Dans cette confusion, les producteurs profitent de l'avidité ou des rêves de gloire des parents, puis de la crédulité des jeunes filles. Kuromiya Rei née en 2000, est donc exploitée par l'industrie nippone pour des vidéos/photos érotiques alors qu'elle n'a même pas encore 13 ans. Et que la pédopornographie ne sera interdite qu'un an après la fin de son calvaire en 2014-2015. C'est à ce moment que la jeune fille se fait connaitre aussi bien par le public japonais mainstream que par le public mondial en participant au projet d'idol humoristique et très "cool japan" LADYBABY. Qui surfe autant sur le succès des filles de Sakura Gakuin avec BABYMETAL que sur les codes d'une pub pour une agence de voyage.



La jeune fille qui connait les revers de l'industrie utilise cette visibilité pour infiltrer une scène alternative voire underground qui pourra lui permettre de se libérer. Kuromiya Rei qui se nomme malheureusement comme le personnage de l'oeuvre phare de Hideaki Anno, souffre du même mal que Ayanami. Elle sait qu'elle n'est qu'une parmi d'autres, elle sait que peu importe sa souffrance, une autre subira le même sort. Parallèlement à LADYBABY, elle met en avant son propre groupe avec l'aide de sa sœur Kuromiya Aya (ça ne s'invente pas !). Si elle ne peut pas changer l'industrie, elle peut au moins la dénoncer, voire se sauver elle même. BRATS est donc le groupe qui renaît de cette volonté cathartique, le groupe devient l'étendard de la colère des adolescentes (alors que c'était un cover band défouloir). Les filles veulent être la voix du malaise de la nouvelle génération nippone, celle qui n'est plus dupe des images de l'industrie, celle qui a finalement compris EVANGELION.



Alors âgée de 15 ans, Kuromiya Rei vient infiltrer les images des groupes alternatifs de la capitale. Elle devient l'égérie de plusieurs clips entre 2015 et 2017. Elle passe d'images en images comme un fantôme qui tenterait de récupérer la sienne. Contrairement à l’héroïne du film Perfect Blue de Satoshi Kon, la jeune fille a su épouser les multiples facettes de sa persona pour tenter de propager sa rage à travers toutes les occasions qui lui sont données . On peut la voir chez la rebelle féministe Seiko Oomori, une fois, puis une deuxième.  Chez les punks dandy (dont le leader Tenma a écrit la chanson du clip juste au-dessus) de URBANGARDE. Elle signe une chanson pour le film Slavemen de Noboru Iguchi. Et pour un anime inclassable, To Be Hero. Elle apparaît également, ici et là, dans des clips de groupes indés. Dans le même temps, le groupe LADYBABY change peu à peu et se conforme plus à la vision que prend la carrière de Kuromiya Rei, étrangement. C'est comme s'il y avait eu un avant et un après 2016. En effet, durant cette année la jeune fille s'expose à travers les réseaux sociaux pour exprimer son dégoût envers une frange de l'industrie mais surtout donne des noms de personnes qui selon elle devraient "se jeter d'un pont" (notamment lors d'un post instagram qu'elle fait le jour de son anniversaire). Ainsi les projets de Rei deviennent plus sombre, et son monde aussi. LADYBABY devient The Idol Formerly Known as LADYBABY  (sans le monsieur barbu) et passe du message opportuniste "cool japan" au déversement de spleen, d'érotisme et de désillusion dont seules les adolescentes japonaises ont le secret.


Puis petit à petit comme si on était chez Sono Sion, Kuromiya Rei se réapproprie son corps et son image à coup de discours ultra désabusés, et de subversion des codes qui jusque là étaient utilisés à son encontre. Elle quitte LADYBABY à la fin de l'année 2017, et se concentre sur son projet BRATS avec sa sœur. Mais également sur un ouvrage de photographies/textes [ZINE]. La figure de Kuromiya Rei est duelle aujourd'hui, elle est aussi consciente de la capacité destructrice de la société japonaise que du pouvoir de son image/féminité sur cette société. Un peu comme dans une oeuvre du réalisateur de ANTIPORNO, elle fait de sa rage le moteur de sa création, et de sa vie. Maintenant qu'elle fait partie de la scène alternative sera-t-elle une éternelle chuunibyou (adolescent désabusé et condescendant) comme son nom twitter (rei_neverland) semble l'indiquer ? Ou sera-t-elle la nouvelle figure d'un mouvement beaucoup plus sombre comme l'indique son nom instagram (suicide_u) en créant un mouvement "sonosionesque" ?



En attendant elle continue de partager sa douleur.




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